Regarder un dessin, une peinture, un pastel, une photographie, une sculpture
peinte en papier, ou encore une installation de la plasticienne Isabelle
Braud est une expérience du visible. L'œil veut tout voir, sans limite, vers
un outrepassement.
Cette expérience est de l'ordre du débordement, d'une absence de limite
entre l'intérieur et l'extérieur, entre le monde de l'intime et le magma du
monde. Elle possède une large gamme de médias, du dessin, du pastel, de la
peinture, du collage et hybridation, de textile, sculpture, photographie et
performance pour inscrire sa vision du monde poétique et onirique.
De l'espace monumental performatif au petit format de ses carnets, elle ne
cesse de consigner et de déployer ses expériences et questionnements dans
une pluralité de formes artistiques où pourtant un fil ne cesse d'être
tendu, celui d'une recherche infinie d'un objet toujours manquant. Comme
elle- même se définit d'être une Collectionneuse, jamais ne cesse sa quête
autour de l'Objet unique qui ne se voit pas et qui est absent. Mue par ce
désir-là insatiable, elle fabrique son œuvre autour de la répétition qui
n'est pourtant jamais la même.
Et pour introduire le cheminement de son rapport au monde et à l'art, voici
les mots qui débutent les pages de son site :
Notre monde a besoin de beauté et de culture. Croyant dans la capacité de
l'art à transformer l'existence, je peins pour que notre cœur devienne
assez large pour aimer la vie dans son détail.
Il existe dans son œuvre un paysage qu'elle a désigné comme le paysage
fondateur (30 x 40, peinture sur papier) de sa peinture, une sorte de scène
primitive picturale.
Il est relié à un souvenir d'enfance qu'elle décrit dans son site,
un paysage du Morvan qui descend sur la vallée de l'Yonne et remonte de
l'autre côté jusqu'à la Tour Vauban (...) Familière avec ce lieu depuis
mon enfance, mes parents l'ayant choisi comme destination de vacances.
Elle l'a photographié pendant plusieurs années en reprenant à chaque prise
de vue le même emplacement.
Cette vue représente pour moi le premier paysage, ce que j'appelle le
paysage fondateur de ma géographie visuelle (...), enregistré dans mon
inconscient, (...), un des premiers éléments qui construit notre horizon
et détermine les premiers dessins de notre carte imaginaire.
Il est le paysage fondateur et il existe comme expérience centrale de son
œuvre à savoir décliner une variation à partir du même.
Il est produit en série et il se montre habillé des couleurs des saisons
différentes, des changements de végétation et des gammes atmosphériques
variées. C'est alors une série de toiles qui tente de capter le tout d'un
paysage-image, tout de ce que l'on peut voir, tout ce que l'œil peut saisir.
Et ressentir. Il y a un pousse-à-montrer toutes les déclinaisons qu'un
paysage peut produire.
Il y aura la série des Paysages en mouvement, des Paysages limousins, des Paysages composés, la Vallée, tous traités en série.
Ces paysages deviennent des scènes de l'intime, logés dans l'inconscient de
l'artiste, entre objectivité et subjectivité. Des paysages de l'enfance aux
paysages du Limousin ou des paysages de la Réunion où elle se rend souvent.
Des paysages plutôt traités par la mémoire que par un souci naturaliste, et
répétés à l'infini. Les acryliques, les gouaches sur papier finissent par y
tutoyer une sorte d'abstraction faite d'éléments et de fonds qui finissent
par se confondre.
L'œuvre d'Isabelle Braud est faite aussi de paysages intérieurs, toujours
sur le bord d'une intimité où elle permet au regardeur de rentrer.
Le traitement en série qui la caractérise porte à élever un objet de la vie
quotidienne, de la banalité à la dignité de la chose. Elle compose un
répertoire infini, intime et poétique de la vie quotidienne proche ou
éloignée. L'ailleurs est toujours présent même au sein de l'habituel, elle
fait rentrer l'étranger dans le même.
Ainsi, elle fabrique des catalogues-répertoires, où elle photographie des
maisons d'enfant, des portes de granges, des fils à linge, des devantures de
salon de coiffure, des pots et jardinières, des chaises, des moulins, des
savons, des gommes, des chaussures de femmes dont elle nomme la série
Portails des fées...
L'intimité s'attache aux objets nés d'une observation quotidienne et
familière, et décèle, traque la Beauté dans le quotidien. Elle y capte en
même temps la permanence et la fragilité du quotidien er témoigne de ses
rites. L'inscription dans l'intimité oriente son (ruvre et c'est du côté de
l'ornementation et du décor qu'elle se déploie.
C'est ainsi que le thème de la maison et de ses différentes dimensions
décoratives est central.
La maison est un liant, affirme Gaston Bachelard,
une puissance d'intégration pour les pensées, les souvenirs et les rêves,
elle permet la continuité, sans elle, l'homme serait un homme
dispersé.*
* Bachelard, G., La poétique de l'espace, Paris, PUF, 1957, p.19.
Isabelle a une œuvre totale, sa maison, tel Victor Hugo qui créa Hauteville
House à Saint-Pierre Port, sur l'île anglo-normande de Guernesey où il sera
exilé de 1856 à 1870. Victor Hugo décore sa maison comme une maison
écritoire et l'habille avec la puissance de son imaginaire.
La maison d'Isabelle est elle aussi entièrement peinte et ornementée du sol
au plafond. Le recouvrement est total et le décor outrepasse les cadres et
les limites attendues ordinairement. Il y a comme un débordement hors des
murs pour accéder à une dimension de mise en abyme, offrant un paysage
intérieur illimité. Le mur y devient fresque, tapisserie ou papier-peint.
Les fleurs partout sont à l'honneur, et vient se rajouter dans le décor une
mise en scène de ses objets de collections, tels que les vases, les
chaussures, les vêtements rapportés de ses multiples voyages.
C'est une "maison-couleur", "une maison-voyage", la couleur est partout,
envahissante et saturante.
C'est aussi sur les surfaces planes de ses tableaux de petits ou grands
formats, que la couleur va se déployer.
Isabelle Braud a fait des études à l'École Supérieure d'Art de Limoges et
elle a élu comme principaux motifs picturaux le papier peint et le textile,
supports d'un déchaînement coloré. Ils sont un fond permanent et participent
à la dignité du décoratif.
La série Aubusson (peinture sur coton imprimé, 100 x 73, 2005) en est la parfaite illustration, quid du fond ou de la forme qui
s'entremêlent jusqu'à se confondre dans un mouvement de superposition de
motifs de tapisserie colorés.
Chez Isabelle Braud, le pouvoir émotif de sa peinture ou de ses pastels
passe par le rôle de la couleur. Par l'usage de la couleur et du décoratif
en tant que puissance ornementale, elle est proche de Matisse, fils de
tisserand, né au Cateau-Cambrésis, pays du textile.
Tapis, tissus, tentures, broderies, mercerie et céramiques seront de la
palette d'Isabelle.
La couleur remue le fond sensuel de l'Homme, a pu dire Matisse. En
laissant la couleur nous remuer et toucher la profondeur de notre âme,
elle nous émeut, elle nous met en mouvement et nous fait entrer dans la
joie la plus pure. Laisser la couleur venir en nous, c'est se laisser
emplir par la vie.
C'est à l'exposition au Salon d'automne de 1905 autour du tableau de Matisse
Portrait de femme La raie verte (huile sur toile, 40 x 32, Copenhague,
Statens Museum for Kunst) et d'œuvres d'autres artistes dont Vlaminck,
Braque, Dufy, Van Dongen, qu'apparaît pour la première fois le terme de
fauve prononcé par le critique d'art Louis Vauxcelles, lorsqu'il vit une
sculpture très classique de Marque, placée au milieu de leurs toiles aux
couleurs éclatantes et qu'il s'exclama : Donatello parmi les fauves! Le
fauvisme est né. La couleur prend une valeur audacieuse, et Matisse n'hésite
pas à placer côte à côte, à assembler de façon constructive et expressive un
bleu, un rouge, un jaune, sur le visage de sa femme divisé en deux par une
raie verte, qui donne au visage un volume et un relief lumineux. C'est la
couleur qui a alors la capacité de modeler l'espace.
La série Rose is a rose is a rose d'Isabelle
(dessin au pastel, crayon, paillettes, techniques mixtes sur papier, 50 x
65, 2017-2019), créée au fur et à mesure des accrochages sur le mur de
l'atelier, est un hymne à la couleur. La référence à la phrase de la
poétesse, dramaturge et écrivaine américaine Gertrude Stein, parue dans un
poème de 1913, Sacred Emily, vient comme affirmer l'identité de la
couleur dans l'oeuvre d'Isabelle.
La représentation des toiles accrochées sur le mur de l'atelier devient
elle-même toile. Une toile est une toile est une toile, c'est aussi une mise
en abyme tautologique, qui affirme les contrastes et les juxtapositions des
tonalités de couleurs émancipées. Le rouge et le bleu y sont les ingrédients
flamboyants de sa palette émotive.
Une autre toile de Matisse, peinte pendant l'été 1911 à Collioure,
Grand intérieur aux aubergines (Tempera sur toile, 210 x 245 cm,
Grenoble, Musée de Peinture et de Sculpture), évoque les séries d'Isabelle
Devant la fenêtre (2017, pastel sur papier, 24 x
30) ou Suite dans les idées, (2006-2016, pastel sur papier, 50 x 65, objets, carte postale, textiles
céramiques, intérieur, extérieur).
L'intérieur aux aubergines est une toile essentielle de Matisse,
elle appartient aux Intérieurs symphoniques, et Dominique Fourcade,
dans un article de 1974 pour la revue Critique « Rêver à trois
aubergines », en fait l'œuvre la plus décorative de l'œuvre de Matisse et
celle qui orchestre le retour de l'Intérieur sur le devant de la scène de la
modernité. Les trois aubergines au centre de la toile, de couleur sombre et
mate dûe à l'effet de la détrempe, sont peintes dans un intérieur de miroir,
cheminée, paravent, très chargé en impressions florales et arabesques
produisant une occupation de l'espace pictural jusqu'à la saturation.
Dans l'œuvre d'Isabelle Braud, il n'y a pas lieu non plus de représenter un
espace en perspective mais plutôt un espace total et confondu, où les plans
se superposent en profondeur.
L'accumulation d'objets est tel qu'il n'y a pas de place au vide, au manque.
Dans la série Devant la fenêtre (24 x 30, pastel
sur papier, 2017) l'effet all-over est obtenu par l'agencement
désordonné des motifs et objets. Les vases, les fleurs, les plantes, les
fruits, les chaises, les meubles, même les visages, sont amalgamés dans une
même forme plane qui nous déplace vers l'abstraction.
La portée de l'œuvre est spatiale, elle déborde la luc son cadre pour
accéder à une dimension environnementale absolue. Il y a une puissance du
recouvrement et un pousse-à-la pulsion scopique, une convocation du tout y
voir du côté du gai-voir, plutôt que du gai-savoir.
Elle est un piège à regard car elle nous égare dans la question de la
représentation en éliminant tout ordre de lecture, et nous introduit au
mystère. Est-ce un paysage, une nature morte, un rêve, un souvenir? La
réalité est vacillante et énigmatique, car elle fait preuve d'une grande
liberté à s'émanciper des codes et des signifiants usuels et culturels.
Son œuvre est une interrogation subjective sur la représentation et elle
produit dans le fait d'y voir une jubilation visuelle et symphonique. Voir
est de l'ordre de l'expérience chez Isabelle, intense et augmentée, orientée
par l'obscur objet du désir de donner à voir ce que les aveugles ne peuvent
pas voir.
Elle nomme une série de dessins en 2019
À qui rêvent les aveugles? (60 x 60, collages,
pastel et peinture sur papier) ou bien encore elle nous convoque lors d'une
installation en 2019 à regarder
Regarde de tous tes yeux regarde!
Elle nous donne à voir, à mettre sous le regard. Le regard est apollinien et
nous invite à montrer et à sublimer la réalité en couleur et en beauté.
Le vase est une entité déterminante dans son travail et il est élevé à la
véritable collection de l'artiste, reconstituant des familles d'objets
affectifs. Présent dans sa maison, d'abord comme objet collectionné, il est
devenu le préféré, Le vase préféré.
Isabelle Braud a pu évoquer le déplacement anthropomorphique qu'elle a
réalisé en passant de ses mannequins installés puis dessinés, à ses vases.
Du col de ses mannequins, elle est passée au col de ses vases. Nous avons
sans doute dans ce lien-là affaire au corps, à ses histoires, plaisirs et
déplaisirs.
Le corps humain est peu représenté dans son œuvre, il y a peu de portraits
ou de formes humaines, mais ce qui pourrait venir à la place ce sont ces
galeries de portraits d'objets, ces galeries de vases collectés de
Pondichéry à Miami, de Fürth à Tulle et Limoges. Car le vase est relié à une
histoire, il est du côté du langage, de la mémoire et de l'intime. Il n'est
pas une nature morte, mais une nature bien vivante, relié à la singularité
de chaque propriétaire, à son histoire et sa parole, où chaque vase peint
écrit un épisode de vie.
Le vase préféré est un projet plastique qui propose des peintures
accompagnées de paroles transcrites des propriétaires des vases. De
dimensions toujours identiques, 110 x 75 cm, chaque peinture reprend la
description du vase avec les éléments qui l'entourent et compose ainsi un
portrait symbolique de son ou sa propriétaire. Je donne aux accessoires et
au décor une place aussi importante qu'au modèle, sans subordonner l'un à
l'autre."
Les vases préférés sont déclinés comme des cartes d'identité et ils
racontent aussi une rencontre entre leurs propriétaires et l'artiste.
Isabelle Braud entre dans l'intimité et l'histoire de chacun et chacune et
trace un paysage géographique du vase et du décor autour du vase. Elle fait
alors surgir la dimension du désir autour d'un objet qui devient un objet de
désir relié à une mémoire, un souvenir, un événement.
Le vase est présent depuis la nuit des temps, il nous permet d'affirmer la
présence de l'existence humaine là où nous le trouvons. Chez Lacan, il a une
place importante dans le questionnement autour de la création. Partant de la
théorie du philosophe allemand Heidegger, il nous rappelle que
le potier (...) crée le vase autour de ce vide avec sa main, le crée tout
comme le créateur mythique, ex nihilo, à partir du trou. Ainsi nous
dit-il, ce rien de particulier qui le caractérise dans sa fonction
signifiante est bien dans sa forme incarnée ce qui caractérise le vase
comme tel.
Il nous explique ainsi que c'est bien le vide qu'il crée, introduisant par
là la perspective même de le remplir.
Isabelle Braud remplirait ces vases avec du langage et c'est ce qu'elle
représente. Son œuvre est une oeuvre « parlante » faite de traces et de
réminiscences.
La mémoire est un des substrats essentiels, parsemée d'objets personnels, de
références discrètes ou affirmées de moments de vie, de lieux ou d'histoire
d'un temps ou d'un autre. L'œuvre fait marque, trace, inscription et donne
une forme à l'expérience passée.
Avec le temps, quelque chose ne cesse pas de s'écrire, de se peindre, de se
dessiner, de se sculpter, de se photographier, un temps qui ne passe pas et
qui se réinvente toujours par l'Art.
Isabelle Doucet-Veyret
Broderies, passementeries, frises, galons, festons, guipures, chamarrures, impressions textiles, tapisseries, papiers peints, motifs floraux et géométriques, moulures et arabesques... le pastel mime inlassablement toutes ces figures décoratives jusqu’à la saturation de l’espace. La feuille de papier où s’écrase le bâtonnet de couleur disparaît sous l’accumulation des parures comme le sujet qu’elles habillaient. L’évocation d’un carrelage, d'une peinture, d’un drapé auxquels ont été arrachés des fragments tend-elle même à disparaître sous la pression des motifs qui se juxtaposent et s’enchevêtrent, se mutilent.
Comme une écriture que la surcharge d’annotations ou de ratures rend illisible, la surenchère ornementale comprime les formes jusqu'à leur faire perdre leur identité originaire. C’est alors seulement que, déprises de leur ancrage affectif ou fantasmatique, de leur connaissance apprise ou transmise, les formes peuvent sourdre des couleurs et s’organiser librement sur la surface peinte.
On sent dans les pastels ce procès à l’œuvre même s’ils sont parfois encore prisonniers de certaines formes. En effet, la figure insistante, presqu’obsédante du mannequin tendrait à contredire notre propos s’il n’était, simulacre, fantôme d’homme ou de femme tronqués, prêt à se dissoudre dans les bigarrures de ses vêtements. Ce qui se produit dans “Lachesis et son sauvage”. Le mannequin, qui recentre souvent les compositions se laisse ici découdre, désintégrer par elle. Mis en pièces, les brocarts rejoignent le plan des autres lambeaux d’étoffe. Plan étrangement bariolé, d’une inquiétante densité de couleurs et de graphismes. Pans rompus, raboutés discordants. Mais les lignes de soudure, plis, jointures ou cicatrices d’une référence barrée, structurent, trament un nouvel espace que la mémoire d’anciennes scarifications a froissé.
On regretterait que certains motifs rehaussés d’or et d’argent viennent à nouveau, comme un remords, réveiller le spectre de l’image ensevelie. Mais pointer cette ambiguïté, ce conflit entre la peinture et l’écriture décorative, c’est désigner le ressort du travail d’Isabelle Braud. Habitée par deux passions, celle du motif et de l’ornemental, celle de l’événement pictural, elle puise aux deux pour conduire son travail. L’un défait l’autre et le reconstruit ailleurs autrement. Persistance et altération du motif, mise à l’épreuve de la peinture d’une logique intime; ce risque devenu l’enjeu de son travail commande l’utilisation de différents supports : calque, papier, carton, toile, et de différents médiums : pastel, acrylique, huile. A travers ces détours et ces métamorphoses, en risquant son savoir-faire et ses habiletés, c’est la loi de la peinture que j’apprends, dit Isabelle Braud.
Gaëtane Lamarche-Vadel
Il se pourrait qu’en entrant dans une église la peinture se joue un très mauvais tour. Quand le précédent occupant est Dieu mieux vaut être parfait. certain ont montré que le lieu pouvait faire l'euvre. La galerie se repeint, l'église romane même blessée résiste. Dans nos cultures, des vies y ont trouvé leurs conclusions, des enfants y ont vu se confirmer leur naissance terrestre. C'est le lieu de l'alliance. Une galerie s’ouvre n'importe où, une église s'oriente. Il faut de l'humilité, un savoir intuitif pour trouver l'équilibre permettant aux ceuvres de vivre dans un lieu de verbe et de dignité. L'église pourrait bien avoir une fonction d’oracle.
Quand on exige du plus modeste cageot la mention "réemploi interdit" on peut s’étonner que la moindre église ne soit traitée avec la même rigueur hygièniste. ce réemploi est certainement une des meilleures façons de sauver les églises. Les marches arrondies, les dalles usées témoignent. Alors, ils arrivent, on colle sa peinture comme des autocollants sur des voitures funéraires. Parfois un étrange accord se fait entre le lieu, la trace, usure et le peintre. Une œuvre profane révèle ce qu'elle contient de sacré. Heureusement, dans la plupart des cas, c'est le naufrage. Le néo-sacré distractif ne mérite pas que 'on renonce à un enterrement par obéissance et soumission aux coups de clairons culturels.
Par ses racines intimistes, la peinture d’Isabelle devrait trouver un écho en ce lieu. Le tra- vail du pastel est pris à contre-courant. Notes sèches, comme des craies, parfois trop colorées sans déclinaison. La couleur est posée comme une note produite par un piano, brute et non élaborée comme celle d’un violon. Les couleurs ne sont pas liées les unes aux autres mais juxta- posées sur le fond sombre du papier. De l'ensemble, des réussites émergent, comme ce pastel où les rapports au sujet, symétries du réel, ont été négligés. Sur ce tableau, se produit l'inattendu, une forme autonome, un objet peint, une réussite de justesse et de sensibilité, beauté du signe habité. J'ai vu ce travail, la référence au textile est évidente. Mais pourquoi tant de femmes ont-elles peur de ce qui pourrait paraître décoratif? Les ornements, les vêtements mettent hors du commun, ils font provisoirement, lors d’une parade, de la mariée, de homme en deuil, des médiateurs entre ce que l'on sait et ce que l'on entrevoit, suppose, espère.
Le travail d'Isabelle va être vu dans de nouvelles conditions qui risquent de bouleverser bien des choses. Le noir du lieu, tout proche des fonds pastels devrait rendre le support immatériel. Les ors difficilement supportables au grand jour éclairés avec discrétion vont, sans doute, prendre ici leur juste éclat. Les blancs vont flotter, de simples éclairages vont devenir lumière. Blanc libéré, détaché. Alors le sujet pourtant en harmonie avec le lieu va se dissoudre. Sujet intimiste, profane, presque ménager.
Le soleil sera haut dans le ciel, dans l'ombre de l'église sur des murs humides, légèrement recouverts de traces vertes et blanches, sur le gris de la pierre, les blancs, l'ocre, le saumon, les valeurs délicates pourront devenir icônes dans l'ombre. Le lieu d’oracle serait cet endroit où l'on puise des forces nouvelles et accepte ce que l'on refuserait par I'analyse. L’étoffe, le duvet des pastels si proche des fruits d'automne vont cesser d’être des sujets désinvoltes. Les ors, les couleurs métallisées alliées aux autres, pourraient dans ce lieu de révélation indiquer à Isabelle et aux autres le pouvoir de la pénombre. Mieux vaut un petit diamant qu'une rivière de strass.
Ramon
Isabelle Braud consigne et collecte des souvenirs, des traces de ses journées, des promenades et des voyages dans bon nombre de cahiers, carnets, journaux, séries de croquis et infographies, qui viennent nourrir ses travaux. Les fruits de son verger, les chaussures de ses enfants, les souvenirs rapportés d'ici ou là par des amis, les cailloux ramassés en bord de mer, deviennent les sujets de ses peintures et reliefs. Elle revendique une approche affective, parfois autobiographique, qu'elle mène depuis des années de façon très construite, à la manière d'un ethnologue de la vie contemporaine, qui jamais n'interrogerait directement la figure humaine, mais traquerait l'humanité à travers ses objets et atours.
La série récente des vases en est un exemple, où ceux-ci évoquent les personnes qui les ont choisis (« les vases préférés ») ou les pays dont ils proviennent. Aux vases peints s'ajoutent des vases en trois dimensions qui témoignent d’un récent retour au volume d'Isabelle Braud.
Marie Lavandier
Isabelle Braud est une artiste dont la volonté ferme l’amène à développer son œuvre selon un plan rigoureux et dans le cadre d’une logique toute personnelle.
Depuis son passage à l’école des Arts Décoratifs de Limoges, la thématique de son travail ne semble pas avoir cessé de se structurer et de se définir, sa richesse et sa fraicheur initiale sont demeurées intactes. A son intérêt pour le textile et le papier peint, univers imaginaire et parfois somptueux, va tantôt s’opposer, tantôt trouver un exutoire. La volonté d’être et d’exprimer, prenant parfois le pas sur la cohérence de l’analyse et contenant la voie gestuelle qui apparait ainsi comme une tentation ou un recours. Tous ces éléments au demeurant très fortement déterminés et liés par la permanence des thèmes d’origines.
Depuis son passage à l’école des Arts Décoratifs de Limoges, la thématique de son travail ne semble pas avoir cessé de se structurer et de se définir, sa richesse et sa fraicheur initiale sont demeurées intactes. A son intérêt pour le textile et le papier peint, univers imaginaire et parfois somptueux, va tantôt s’opposer, tantôt trouver un exutoire. La volonté d’être et d’exprimer, prenant parfois le pas sur la cohérence de l’analyse et contenant la voie gestuelle qui apparait ainsi comme une tentation ou un recours. Tous ces éléments au demeurant très fortement déterminés et liés par la permanence des thèmes d’origines.
A ce stade de sa recherche Isabelle Braud découvre ce qui à mon sens devait être le propos essentiel de l’Art Contemporain. La définition d’une sémantique dans le cadre dialectique du rapport entretenu par l’artiste, l’objet et les formes de sensibilités propres à l’époque. Pour un artiste la sémantique ne peut avoir de sens que dans la mesure ou le « corps social » en assume et accepte les mutations, porteuse de valeur et non pas génératrice de symbole à l’emporte pièce. Je ne sais si l’œuvre d’Isabelle Braud témoigne de ce hiatus mais je crois que d’une façon implicite elle a senti le danger de toute position plastique exclusivement historiciste. Cette attitude garantit l’indépendance de sa démarche. En effet même si nous demeurons obligatoirement les héritiers de l’histoire le problème que devrait poser chaque artiste ne consiste pas dans l’inversion d’une œuvre dans un cadre culturel (Problème de modes et des avant-gardes) pas plus qu’il ne réside dans l’expression d’une pseudo-liberté.
Isabelle Braud s’interroge sur la signification et le rôle des objets peuplant ses rêves et son espace affectif. (Problème posé, non pas en terme d’analyse mais de communication et d’inquiétude - la sienne - dont elle investit le spectateur).
Cette démarche qui à mon sens, m’apparait comme un peu naïve est d’autre part saine et porteuse d’énergie. Elle l’aide à bien maîtriser et à mettre en place son vocabulaire plastique. Répétition des formes, pureté (dureté) systématique de la couleur, respiration de l’espace qui transforme chaque touche en un signe. Contrepoint violent et indispensable à l’intérieur de l’œuvre la couleur n’est cependant pas l’essentiel du propos, le noir et le blanc (du support) se complètent comme les deux faces antagonistes d’une même réalité. Blanc positif, noir négatif ». Tout en assurant la structure ils se substituent fréquemment à la géométrie naturelle des choses.
Dès lors Isabelle Braud ne se pose-t-elle pas la question de savoir de quoi les choses et les sensations sont elles prisonnières? Et surtout comment le faire savoir, le montrer hors des stéréotypes habituels? Ce qui réintroduit à nouveau les problèmes de signification. Chaque artiste serait-il lui aussi, tributaire définitivement du rapport existant entre l’histoire, son œuvre et les formes qui en assurent la cohérence? Doit-il en accepter la fatalité? ou rechercher constament les éléments d’une réalité (objectivité non cultu-relle)qui se refuserait constamment.
Michel Morichon
On pénètre dans la peinture d’Isabelle Braud comme on s’apprête à entrer dans la mer. On s’imprègne tout doucement par les extrémités du corps et brusquement on plonge littéralement. La peinture nous aspire, elle s’infiltre en nous et nous confond. Elle nous met la tête en bas, et nous enveloppe comme une musique, comme un drapé de soie.
La peinture aux fonds de décors architecturés ponctue un espace à la manière d’une fresque égyptienne. Tout un langage dessiné, une organisation des couleurs, une dynamique des rythmes et des formes, une symbolique des signes, témoin d’un instant, reflètent le climat intérieur de l’artiste. Images intemporelles dressées pour nous comme un témoignage onirique entre réel et imaginaire. L’artiste nous peint une fresque avec grâce et aisance en donnant à l’espace une dimension dans l’infini. Le jeu graphique nous enveloppe de son magnétisme chromatique, soumis à l’humeur de son écriture, plus nerveuse, plus ample, plus sereine ou plus aérée, plus pathétique ou plus nuancée. Le tout bien organisé dans un cadre qui nous donne souvent envie de le déranger, de le repousser encore à l’extérieur pour laisser se poursuivre l’œuvre et son délire graphique. Parfois l’accent des touches devient plus serré, le discours plus nerveux, plus pressé comme des mots qui se bousculent, on est soulevé de terre par une symphonie endiablée, la lecture se fait d’un bloc, plus de cadre mais la matière libre qui s’échappe et nous harponne au passage. L’artiste semble alors travailler très vite, rassemblant les éléments d’un puzzle chromatiques avec des nuances de matières de soie, de cachemire ou de laine qui nous laisse un parfum d’ombre sur les lèvres.
Les pastels à tendance peut-être davantage figuratifs nous entraînent dans une avalanche de matières colorées, un jeu féérique de lumières et une poésie très romantique. La nature morte parle ici comme un paysage, l’homme y est suggéré sous une cascade de tissus bigarrés. Tout est prétexte à la tache, à la couleur , à l’espace décoratif un peu à la manière d’un Bonnard, d’un Vuillard ou d’un Matisse. Parfois le dessin s’échappe à nouveau, il envahit la feuille, l’espace est confondu et nous sommes à nouveau en pleine abstraction. Sur un seul plan l’image se déroule comme un film au ralenti. Cependant tout ce qui est dit est à l’intérieur. Un lit dans un coin prétexte à une tache de couleur, marque le noir trop noir ou le blanc trop blanc de la fenêtre qui ne laisse rien passer. Ce sont les objets qui parlent et racontent la vibration de l’instant, sa résonnance, son goût. Perroquets où sont pendus des formes, des cascades de coton et de soie qui nous lèchent la peau, impressions diffuses et vivantes.
Isabelle Braud habille ses toiles d’une peau que l’on ne peut résister à l’envie de toucher. Travail très sensible, très érotique et émouvant, nous pénétrons dans l’intimité du peintre, dans son quotidien, où elle nous entraîne en sollicitant tous nos sens en éveil. Superbe démonstration de la couleur et de la forme détournée au profit de l’espace pictural. Isabelle Braud est un peintre de l’émotion tactile, de l’atmosphère romantique et symbolique, de la matière en fusion en consistance amoureuse.
Lydie Arickx
Isabelle Braud nous parle d'elle, mais elle use pour cela des choses et non de sa propre image car les objets, les couleurs, la lumière et peut-être les arômes, sont la périphérie de l'être, la parure du corps, le traître reflet d'un regard porté sur le monde extérieur, le biais bavard établi entre l’individu et ce monde terriblement complexe.
Ainsi, les peintures ressemblent aux pages d'un carnet, ôtées pour être montrées, épinglées sur les murs le temps d'un clin d'œil, soigneusement choisies pour ce qu'elles disent et que chacun saura recevoir, précisément conçues pour ne pas trop en dire.
Une collection. Des collections... Des éclats de circonstances mêlés à des secondes d’humeur. L’humeur en fonction des circonstances ou les circonstances dérivées de l'humeur. Des objets inscrits dans une fresque d'objets ou émanant d'une somme confuse, d'un flou absolument volontaire. Des souliers, des chaussons, des costumes, des coiffes. Comme des fruits abandonnés dans un sillage. D’infimes éclaboussures ou des marque-pages.
Des repères... Un sillage ou une traîne indissociable de l’être qui continue d'avancer, un peu plus loin devant, en dehors du cadre, obstinément invisible. Des tissus qu'on peut imaginer nappés de la poussière d'un grenier ou de celle d'un chemin de terre tiède, ailleurs, sur un autre continent.
Le spectateur cherche.
Son œil arpente les motifs, il explore un mystère. Il tâtonne, il s'interroge. S'agit-il du mystère d'un autre ou de son propre mystère, de sa propre histoire, ponctuée de traits communs flagrants ?
L'exposition se compose d'œuvres de différentes époques, conçues sur des supports variés: dans un cadre et débordantes du cadre, sous verre ou sur simple feuille volante, mais point envolée. L’artiste semble avoir expérimenté les matières en vue de restituer fidèlement l’humeur de l'instant. Afin de distinguer peut-être telle époque de telle autre. Car au fil des années, au regard d'expositions plus anciennes d'lsabelle Braud, la lourdeur physique du tableau s'est changée en un papier modeste et fort léger. Néanmoins, les choses représentées sont les mêmes et traduisent une nature intacte, une identique obsession de collecter, de conserver, d'accumuler, de mélanger et d'offrir.
Cyril Herry
Le vase est devenu si familier qu’il se fait presque oublier dans nos intérieurs. Très tôt attesté dans la culture matérielle des hommes : amphores, flacons, jarres, urne… contenant huile, parfum, olives, cendres, âme et malin génie, il est plus banalement aujourd’hui réservé à l‘eau des fleurs coupées pour leur assurer de vivre encore un peu sans racines.
Mais en peinture, il est resté une « nature morte ». Il n’est même parfois qu’un accessoire comme chez Fantin-Latour qui le reproduisit en série, modeste, arrondi et transparent, enserrant dans son col des bouquets sophistiqués.
Isabelle Braud, elle, ne s’intéresse qu’à lui et surtout lorsqu’il est le « préféré » de ses propriétaires avec lesquels elle s’entretient longuement des raisons de ce choix. En véritable ethnologue, elle en fait surgir d’autres floraisons : des fragments de vie, des rencontres, des hasards. En prenant le parti et le pari de cet objet domestique, elle fait ainsi parler ses détenteurs et ceux-ci racontent et se racontent pendant des heures ; l’occasion, la découverte, la récupération, l’héritage, mais aussi la joie, le regret, l’amour, le deuil, le voyage... le favori devient alors une sorte de boîte à souvenirs heureux ou douloureux, nostalgique ou joyeux, que cette artiste un peu magicienne projette en deux dimensions sur ses toiles hautes en couleur.
Observons celles-ci de près, rares sont les bouquets mais fréquents les bibelots qui voisinent avec l ‘élu. Une mise en scène nous est proposée qui est aussi une mise en abyme des récits qu’Isabelle Braud a su cueillir avec délicatesse.
À l’inverse des cratères, loutrophores et autres lécythes de l’Antiquité grecque dont les flancs racontent vies quotidiennes, mythes et épopées, ceux-ci conservent des récits et des secrets bien enfouis. On devine cependant auprès d’eux une partie du décor: cartes postales, statuettes, nappes imprimées, commodes bien cirées qui ouvrent sur l’imaginaire d’un espace privé. La couleur jaillit des toiles, où dominent bleus apaisants et rouges vivaces et soudain, telle une intruse sort une branche très verte. Isabelle Braud ne peint pas des natures mortes mais l’esprit du lieu, en dialogue avec les hommes et femmes qui y vivent et l’ont façonné. Le vase au centre de la toile veille sur cette intimité comme une divinité protectrice.
Martyne Perrot
Les gris — bancs de sable atermoyés. En point de mire décalé, la jetée quadrillée, guide providentiel, descend vers la mer. Le bleu.
Le soir. Il suffit muet de s’appuyer à la rambarde singulière, de la suivre — fil d’Ariane ténu. Les mannequins de papier s’élancent, silhouettes frêles comme bouées d’osier salutaires. Ce ne sont que des tentures (ou signes ouverts), cillets amar- rés, à tout vent, sur la scène en pointillés.
La nuit. Ici, les embruns éclaboussent, jettent des clins d’œil moirés. Ici, les puits de vie disséminés ornementent, irriguent. Ce sont autant de refuges, de mystères, de cris: ils éclatent ruisselants, vainqueurs, sanctifiés.
La nuit. Qu’un seul fantôme de tissu soit ce jeu au fond de I'eeil, ce jet unique à saisir, à l'instant, au bond. Qu’une seule balle enfantine rouge, jaune, ricoche sur la vague brisée: on se noierait à moins.
Le jour. Les pas perdus n’ont plus cours: hardi et rythmé, l'imaginaire, en cet automne endimanché, attend.
Jean-Luc Peurot
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Contact: Isabelle Braud 23 rue Beyrand 87100 LIMOGES
mail: braud.isabelle@free.fr
tél: 06 37 23 53 42
Isabelle Braud
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